Vous virez 100 grammes d'or fin à votre façonnier. Six semaines plus tard, il vous livre une bague qui pèse 12 grammes. Votre compte est débité de 9,9 grammes, et il vous en reste 90,1.
Ces trois nombres sont justes. Mais si vous ne savez pas d'où vient le 9,9, vous ne pouvez ni le vérifier, ni le contester, ni le prévoir sur la commande suivante.
Cet article explique ce calcul, pas à pas, avec un seul exemple qu'on suit du début à la fin.
D'abord, une évidence qui règle la moitié des malentendus
Vos 100 grammes ne sont pas partis. Ils sont sur votre compte, chez votre façonnier, et ils y restent tant que vous ne commandez rien.
Un façonnier travaille à façon : le métal reste votre propriété à tout instant. Il ne l'achète pas, ne le revend pas, ne le possède pas. Il le détient, il le transforme, il vous rend une pièce et il déduit ce que cette pièce a consommé.
Ce n'est donc pas une facture, c'est un compte, au sens bancaire : des entrées, des sorties, un solde. C'est ce que le métier appelle un compte poids.
Deux conséquences immédiates.
Ce compte se tient en grammes, jamais en euros. Le cours de l'or peut doubler entre votre virement et la livraison, cela ne change rien au nombre de grammes que l'atelier vous doit.
Et il ne bouge qu'à la livraison. Tant que la bague est en fabrication, votre solde ne bouge pas : le métal est chez le façonnier, il est toujours à vous.
Pourquoi le compte se tient en or fin
Votre bague pèse 12 grammes. Mais 12 grammes de quoi ?
L'or 18 carats n'est pas de l'or pur. Il contient 750 millièmes d'or fin, le reste étant du cuivre, de l'argent ou du palladium selon la couleur voulue. Une bague de 12 grammes en 18 carats contient donc :
12 × 0,750 = 9 grammes d'or fin.
Les 3 grammes restants sont l'alliage, et l'alliage ne vous a rien coûté : c'est le fondeur qui l'ajoute.
C'est pour cette raison qu'un compte poids se tient toujours en or fin, à 24 carats. C'est la seule unité qui ne change pas.
Prenez deux bagues de 12 grammes, l'une en or jaune 18K, l'autre en or gris 18K. Même poids sur la balance, alliages différents, couleurs différentes. En or fin, elles font toutes les deux 9 grammes. Sur un compte tenu en 18K, elles seraient comptées identiques par hasard ; le jour où vous produisez une pièce en 14 ou en 9 carats, le compte se met à mentir sans que personne le voie.
Retenez : le titre décrit la pièce, l'or fin compte le métal.
Le calcul du débit, en trois lignes
Reprenons la bague. Elle sort de l'atelier, elle est pesée, elle part chez vous. Voici ce qui arrive à votre compte.
Ligne 1 : le poids net. On pèse la pièce finie, et on retire ce qui n'est pas du métal. Une bague nue de 12 grammes reste à 12 grammes. Une bague sertie de diamants, elle, pèse plus lourd que son métal, et nous y venons plus bas.
Ligne 2 : la conversion en or fin. 12 grammes de 18 carats font 9 grammes d'or fin.
Ligne 3 : le forfait de perte. L'atelier ajoute un pourcentage forfaitaire, le plus souvent de l'ordre de 10 %.
9 × 1,10 = 9,9 grammes d'or fin débités.
Votre relevé ressemble alors à ceci.
| Mouvement | Or fin | Solde |
|---|---|---|
| Virement initial | + 100,000 g | 100,000 g |
| Livraison bague 12 g 18K | − 9,000 g | 91,000 g |
| Forfait de perte 10 % | − 0,900 g | 90,100 g |
Trois lignes, trois nombres vérifiables. Vous pouvez refaire le calcul à la main, et c'est exactement le point : un compte poids qu'on ne peut pas recalculer soi-même ne sert à rien.
Si votre atelier vous présente le même mouvement en grammes d'alliage, il écrira 13,2 grammes au lieu de 9,9. C'est le même métal : 12 × 1,10 = 13,2 grammes de 18 carats, qui contiennent 13,2 × 0,750 = 9,9 grammes d'or fin. Les deux écritures sont justes, mais il faut savoir laquelle vous lisez, sinon l'écart de 3,3 grammes ressemble à une erreur.
Ce que couvre réellement le forfait de 10 %
Ce forfait n'est pas une marge déguisée. Il paie du métal qui a réellement disparu entre le lingot et votre bague, et qu'on ne peut pas récupérer.
- Le trait de scie. Une pièce fondue arrive rattachée à un arbre par des tiges d'alimentation. Il faut les couper, et chaque coup de scie transforme un peu d'or en poussière.
- La limaille de l'ébavurage. On retire les traces de coulée à la lime. Une partie se récupère dans les bacs, une partie non.
- La boue de polissage. C'est le poste le plus lourd. Le polissage arrache du métal qui part dans les feutres, les brosses, les pâtes. Les ateliers font traiter ces résidus, mais le rendement n'est jamais de cent pour cent.
- Les résidus de sertissage. Le sertisseur enlève de la matière pour asseoir chaque pierre.
Un chiffre pour situer : sur une pièce ordinaire, ces pertes réelles se situent souvent entre 5 et 8 %. Le forfait de 10 % couvre donc l'ensemble avec une marge, et c'est volontaire. Elle sert à absorber les cas défavorables, dont un que nous détaillons plus bas.
Ce que vous ne voyez pas, et pourquoi c'est normal
Derrière votre unique ligne de débit, l'atelier gère deux flux qui ne vous concernent pas. Il est utile de savoir qu'ils existent, ne serait-ce que pour ne pas les réclamer.
La perte du fondeur
Quand l'atelier envoie du métal à son fondeur, celui-ci prélève une perte, généralement entre 2 et 4 %. Détail important : cette perte s'applique au poids total fondu, c'est-à-dire la pièce et les tiges d'alimentation.
Cette perte-là est payée par l'atelier, pas par vous. Vous ne la voyez jamais sur votre relevé.
Les tiges d'alimentation
Sur une bague de 12 grammes, l'arbre complet pèse souvent 40 ou 50 grammes. Ces tiges sont coupées, triées, puis renvoyées au recyclage, et leur métal revient au pool de l'atelier, pas sur votre compte.
C'est le mécanisme qui rend le forfait tenable. L'atelier prélève 10 % sur la pièce finie, il paie la perte du fondeur sur un poids bien plus gros, et il récupère les tiges. En temps normal l'équilibre penche légèrement en sa faveur, et c'est le prix du service.
Le cas où l'équilibre casse
Une petite pièce accrochée à une grosse tige, un modèle très ajouré, une série de prototypes : le forfait calculé sur 12 grammes ne couvre plus la perte réelle prélevée sur 50. L'atelier perd de l'argent sur cette pièce.
Ces cas se traitent au cas par cas, entre gens qui se parlent. Mais ils ne se traitent que s'ils se voient, et ils ne se voient que si le poids total fondu est tracé, pas seulement le poids livré. Si votre atelier vous demande un ajustement sur une pièce précise, il ne vous arnaque pas : demandez-lui le poids de l'arbre, et vous saurez.
Le piège des pierres, l'erreur la plus chère
Si votre bague part au sertissage, elle revient plus lourde. Les pierres ont un poids, et ce poids n'est pas du métal.
Prenons la même bague de 12 grammes, sertie de 0,80 carat de diamants. Un carat vaut 0,20 gramme, donc les pierres pèsent 0,16 gramme. La pièce sortie du sertisseur pèse 12,16 grammes.
Si l'atelier débite sur cette pesée brute :
12,16 × 0,750 × 1,10 = 10,032 grammes d'or fin.
Au lieu de 9,9. On vous a facturé 0,132 gramme d'or fin qui est en réalité du diamant. Sur une bague, c'est peu. Sur un pavé complet, sur une collection entière, cela se compte en dizaines de grammes par an.
Le poids qui compte est toujours le poids net : brut moins pierres. Et ce poids de pierres doit venir de la nomenclature, pas d'une estimation faite à l'œil.
Même règle pour une chaîne montée sur un pendentif : si la chaîne vient de vous, elle ne doit pas être débitée une seconde fois.
Le forfait n'est pas une constante universelle
Dix pour cent est l'ordre de grandeur le plus répandu dans les ateliers français, pas une règle. Le taux se négocie, et il se négocie légitimement à deux niveaux.
Par client, selon le volume et le type de production. Un donneur d'ordre régulier sur des pièces simples n'a pas le même taux qu'un client occasionnel sur des pièces complexes.
Par produit, quand un modèle a une géométrie qui sort de l'ordinaire. Une pièce très ajourée perd davantage au polissage, et cela peut justifier son propre taux.
Ce qui doit être écrit, c'est le taux et son assiette : sur le poids fin ou sur le poids d'alliage, sur la pièce nue ou sur la pièce sertie. Un taux sans assiette ne veut rien dire, et c'est de là que viennent la plupart des désaccords.
Ce qui entre sur votre compte
La sortie est le sujet compliqué. L'entrée l'est moins, mais elle prend quatre formes qui ne se traitent pas de la même manière.
Le virement de compte à compte. Le plus courant, et le plus mal compris : rien ne bouge physiquement. Marques et ateliers déposent leur métal chez un dépositaire, une sorte de banque métal, et se virent des grammes d'un compte à l'autre. Le métal ne quitte jamais les coffres.
L'envoi de composants. Chaînes au mètre, fermoirs, apprêts. Ce sont des objets, ils arrivent par transporteur, ils se pèsent à l'arrivée.
La livraison directe du fournisseur. Vous achetez en votre nom, mais vous faites livrer chez l'atelier. Le colis ne passe jamais chez vous. Ce cas a une conséquence réglementaire que nous voyons juste après.
Le métal de récupération. Retours après-vente, bijoux repris, chutes d'anciennes collections. Ce métal est rarement au titre voulu : il faut l'affiner avant de pouvoir le créditer en or fin, et l'affinage a un coût qui vient en déduction de ce qui est crédité.
Un principe commun aux quatre : le grammage fait foi. Dès que du métal quitte votre stock, votre position doit être déduite, que l'envoi soit rattaché à un lot d'inventaire identifié ou non. Rattacher à un lot est un confort de traçabilité, jamais une condition.
Le livre de police : ce qui s'inscrit, ce qui ne s'inscrit pas
Les fabricants et marchands de métaux précieux tiennent un registre de leurs achats, ventes, réceptions et livraisons. L'obligation ne dépend pas de la propriété du métal : elle vise toutes les personnes qui détiennent ces matières pour l'exercice de leur profession. Votre façonnier doit donc inscrire votre or, même s'il ne lui appartient pas.
Attention à la base légale, beaucoup de contenus en ligne sont périmés. L'article 537 du Code général des impôts, longtemps cité comme la référence, a été abrogé par l'ordonnance n° 2023-1210 du 20 décembre 2023, avec effet au 1er juillet 2025. Le texte en vigueur est l'article L. 834-6 du Code de commerce, complété par les articles 56 J quaterdecies à 56 J octodecies de l'annexe IV au CGI.
Trois règles pratiques qui surprennent souvent.
Le virtuel ne s'inscrit pas, le physique s'inscrit. Un virement de compte à compte chez le dépositaire ne produit aucune écriture : rien n'est entré, rien n'est sorti. En revanche, quand les pièces brutes reviennent du fondeur, c'est une réception physique de matière précieuse : elle s'inscrit, au poids pesé, bon de livraison à l'appui.
La cire n'est pas une matière précieuse. Envoyer un arbre de cires au fondeur ne s'inscrit pas au registre. C'est une confusion fréquente.
En livraison directe du fournisseur, la contrepartie est vous, pas le fournisseur. Le colis n'est jamais passé chez vous, mais le métal entre bien dans votre stock consigné chez le fabricant. C'est votre nom qui figure à son registre.
Les six causes d'écart
Un compte poids ne dérive jamais d'un coup. Il dérive par petites omissions répétées. Les six qui reviennent, dans l'ordre de fréquence :
- Un retour de fonte non saisi. Le colis est arrivé, il a été ouvert, personne n'a saisi la pesée le jour même.
- Une tige envoyée sans trace. Elle part au recyclage, elle revient en crédit deux mois plus tard, et personne ne sait à quel envoi le crédit correspond.
- Un composant reçu sans pesée. Une chaîne, un fermoir, entrés en stock sans passer par la balance.
- Le poids des pierres non soustrait. Traité plus haut. C'est l'erreur la plus chère à l'unité.
- Une pièce ratée non tracée. Le métal existe toujours, il est parti au vieil or, mais rien ne le dit.
- Du métal en transit invisible. Celui-là n'est pas une erreur : c'est un état normal. Mais s'il n'apparaît nulle part, il ressemble à un écart.
La clôture, seul moment de vérité
Tout ce qui précède ne vaut que rapproché régulièrement. Une clôture sérieuse, tous les quinze jours, tient en une équation :
Solde chez le dépositaire + métal en transit + inventaire physique à l'atelier = somme des comptes clients + compte propre de l'atelier.
Si elle tombe juste, tout va bien. Sinon, l'écart s'investigue avant la clôture suivante, jamais après. Un seuil qui marche en pratique : au-delà d'un gramme, on cherche.
Un gramme paraît dérisoire. Répété toutes les deux semaines sur dix clients, il fait 260 grammes par an, et plus personne ne saura chez qui ils sont partis.
Les quatre questions à poser avant la première commande
Si vous ouvrez un compte poids chez un nouveau façonnier, ces quatre réponses évitent l'essentiel des litiges.
- Quel est le taux de perte, et sur quelle assiette ? Sur le poids fin ou sur l'alliage, sur la pièce nue ou sertie.
- Le poids des pierres est-il soustrait, et d'où vient-il ? De la nomenclature ou d'une estimation.
- À quelle fréquence puis-je recevoir un relevé ? Et sous quelle forme, exportable ou non.
- Que se passe-t-il sur une pièce ratée ? Qui supporte la perte selon la cause.
Un atelier sérieux répond à ces quatre questions sans hésiter. C'est même un assez bon test.
Liink tient ce compte des deux côtés de la relation. Chaque gramme confié est exprimé en or fin, chaque livraison produit les trois lignes du calcul, et le livre de police se remplit à partir des réceptions physiques. La marque et l'atelier lisent le même relevé, au même moment, et personne n'a besoin de se souvenir.