Logiciel Bijouterie : 10 Critères de Choix que Seul un Joaillier Connaît
La plupart des guides de choix de logiciel pour la bijouterie sont interchangeables. Remplacez « bijouterie » par « boulangerie » : rien ne change. Ergonomie, support, pérennité de l'éditeur, coût total de possession — ces critères sont vrais partout, donc ils ne discriminent rien.
En bijouterie-joaillerie, le tri se fait sur une poignée de questions très concrètes, qui portent toutes sur la même chose : le gramme d'or et sa trace légale. Un outil incapable d'y répondre vous laissera tenir votre compte poids dans Excel et votre livre de police à la main — c'est-à-dire garder le travail que vous vouliez supprimer. Voici les dix critères à utiliser comme filtre, avant même de regarder l'interface ou le prix.
Critère 1 : le compte poids, par métal et par partenaire
Dans le travail à façon, le métal appartient au client à tout instant. L'atelier ne le possède jamais : il en détient une quantité au nom de chaque marque, sur un compte poids qui bouge à chaque virement, réception de fonte et livraison.
Trois questions de tri immédiat :
- Un compte par métal, ou un seul solde ? Un solde unique « or » est une erreur de conception : l'argent, le platine et le palladium ne se compensent pas avec l'or. Un compte par métal et par partenariat, jamais de mélange.
- Poids brut ou poids fin ? Un compte poids se tient en poids fin : 10 g d'alliage 18 carats au titre 750 valent 7,5 g d'or fin. Additionner des grammes d'alliage de titres différents produit un solde qui ne veut rien dire.
- Que se passe-t-il sur l'or gris palladié ? L'alliage contient de l'or et 13 % de palladium. Livrer 10 g de cet alliage doit débiter deux comptes : 7,5 g d'or fin et 1,3 g de palladium. Sans ce double débit, votre position palladium dérive à chaque commande.
Demandez enfin ce qui se passe quand un solde passe en négatif : c'est normal — l'atelier avance le métal — mais cela doit alerter, pas bloquer ni passer inaperçu.
Critère 2 : le forfait de perte, son assiette et le zéro explicite
À la livraison, l'atelier débite le compte du client du poids de la pièce plus un forfait de perte couvrant le trait de scie, les manipulations, la limaille. Une pratique courante consiste à débiter le poids de la pièce finie multiplié par 1,10.
Deux subtilités qu'un ERP généraliste ne connaît pas.
L'assiette. Le forfait s'applique sur la pièce finie, pas sur le total fondu. Les pertes réelles du fondeur, elles, s'appliquent sur le poids total fondu, tige d'alimentation comprise — de l'ordre de 3 % à 3,5 % selon le fondeur. Deux assiettes différentes : c'est là que se joue la marge métal de l'atelier, et un cas extrême (grande tige, petite pièce) peut la faire basculer. Un pourcentage unique sur une base unique ne modélise pas votre métier.
Le zéro explicite. Le taux se paramètre en cascade, du plus spécifique au plus général : modèle, partenariat, réglages de l'atelier, valeur par défaut. Et un taux réglé à 0 % doit être honoré. C'est un piège classique d'implémentation : traiter « 0 » comme « non renseigné » et retomber sur les 10 % par défaut. Résultat, un fabricant qui a choisi de ne pas facturer de forfait sur-débite son client à chaque livraison.
Vérifiez enfin qu'un forfait déjà prélevé sur un bon de livraison n'est pas re-débité à la clôture de la commande : le double forfait est invisible ligne à ligne, et lourd sur un exercice.
Critère 3 : le livre de police, avec la bonne base légale
C'est le critère le plus discriminant. Demandez quel texte fonde le livre de police de l'outil. Si la réponse est « l'article 537 du CGI », l'outil n'a pas été mis à jour : cet article est abrogé depuis le 1er juillet 2025 par l'ordonnance n° 2023-1210 du 20 décembre 2023. La base en vigueur est l'article L. 834-6 du Code de commerce, complété par les articles 56 J quaterdecies à 56 J octodecies de l'annexe IV du CGI, modifiés par l'arrêté du 30 juin 2025.
Sanctions : article L. 835-5 du Code de commerce (amende de 100 à 750 €, plus une pénalité de une à trois fois la valeur des objets) et articles 321-7 et 321-8 du Code pénal (six mois d'emprisonnement et 30 000 € pour absence de registre, mentions inexactes ou refus de présentation). Conservation : six ans après la dernière opération (LPF, art. L. 102 B).
Un registre électronique conforme garantit :
| Exigence | Ce que cela implique concrètement |
|---|---|
| Intégrité des données | Aucune écriture modifiable après coup |
| Numérotation séquentielle | Continue, non modifiable, sans trou ni doublon |
| Horodatage | Date d'écriture distincte de la date d'opération |
| Correction | Nouvelle écriture motivée, jamais un écrasement de la ligne fautive |
| Édition quotidienne | Relevé filtré sur les seuls métaux précieux |
Chaque inscription porte : date d'entrée et de sortie, nature de l'opération, désignation permettant l'identification individuelle de l'objet, nombre, poids, titre en millièmes et métal, origine, identité de la contrepartie (nom, prénom, adresse, sur justification d'identité) et, selon le contexte, les poinçons.
Un point que peu d'éditeurs vous diront : la norme NF525, qui encadre les logiciels de caisse, ne s'applique pas au livre de police, et il n'existe aucun agrément ni homologation d'un logiciel par la douane. C'est à vous, opérateur, de prouver la fiabilité de votre système. Qui vous vend un « logiciel homologué douane » vend quelque chose qui n'existe pas. À l'inverse, un logiciel de gestion de joaillerie tenant le registre nativement doit pouvoir vous montrer la chaîne d'intégrité de ses écritures.
Critère 4 : les matières confiées entre une marque et un atelier
Le confié est le cas central du métier, et celui que les ERP manufacturing ratent le plus systématiquement. La réglementation attend une double inscription en miroir : sortie chez le déposant (la marque), entrée chez le dépositaire (l'atelier). Un bon de confié en série continue est admis comme substitut, s'il mentionne déposant et dépositaire (nom et adresse), la désignation détaillée, la nature, le poids, le métal, le titre et les dates.
Le logiciel doit distinguer quatre formes d'envoi de métal, aux conséquences différentes :
- Le virement de compte à compte (virtuel) : le compte poids bouge, mais pas le livre — rien n'est entré physiquement.
- L'envoi de composants physiques (apprêts, fermoirs, chaînes au mètre) : pesée à l'accueil, entrée au livre.
- La livraison directe fournisseur vers atelier, sans transiter par la marque : pas d'écriture au livre de la marque, mais entrée au livre de l'atelier avec la marque en contrepartie — pas le fournisseur.
- Le métal issu de SAV ou de retours clients, à affiner avant d'être recrédité, avec des frais d'affinage propres à chaque atelier.
Test express : demandez ce qui se passe quand on envoie un arbre de cires au fondeur. La bonne réponse est : rien au livre de police — la cire n'est pas une matière précieuse. Un outil qui inscrit tout ce qui bouge produit un registre inexploitable.
Dernier point : un façonnier non inscrit sur votre plateforme reste légalement tenu de son propre livre de police. Aucun logiciel ne l'en décharge ; méfiez-vous des promesses inverses.
Critère 5 : les pierres, de la mêlée au centre
Les pierres cassent trois choses dans un ERP généraliste.
La conversion mm vers carat n'est pas linéaire : le poids varie comme le volume, et un facteur fixe se trompe sur toute la gamme.
| Diamètre (brillant rond) | Poids approximatif |
|---|---|
| 1,0 mm | 0,005 ct |
| 2,0 mm | 0,03 ct |
| 3,0 mm | 0,10 ct |
| 4,0 mm | 0,25 ct |
| 5,0 mm | 0,50 ct |
| 6,5 mm | 1,00 ct |
| 8,0 mm | 2,00 ct |
De 3,0 mm à 6,5 mm — un peu plus du double en diamètre — le poids est multiplié par dix. La table doit couvrir la mêlée (dès 0,7 mm) comme les pierres de centre, et accepter les deux entrées : le sertisseur raisonne en millimètres, l'acheteur en carats.
La mêlée et le centre ne se gèrent pas pareil : la mêlée se réserve, se consomme et se libère par lot ; la pierre de centre s'identifie individuellement, avec son certificat.
Le poids des pierres doit être soustrait au retour du sertisseur — c'est la cause d'écart la plus fréquente. Le poids métal net qui part au compte poids et au livre de police, c'est la pesée finale moins les pierres serties par l'atelier, moins celles fournies par le client, moins la chaîne montée issue d'une chaîne au mètre consignée par la marque. Si votre logiciel débite la pesée brute, vous facturez à vos clients le poids de leurs propres diamants.
Critère 6 : les titres, leurs tolérances et la valorisation
« Or 18 carats » ne suffit pas : il faut le code alliage, sa composition, son titre officiel et sa tolérance.
| Alliage | Titre officiel | Tolérance admise |
|---|---|---|
| Or 18 carats | 750 | 750 à 760 |
| Or 14 carats | 585 | 585 à 595 |
| Or 9 carats | 375 | 375 à 385 |
| Platine 950 | 950 | 950 à 960 |
| Argent 925 | 925 | 925 à 935 |
| Palladium 950 | 950 | 950 à 960 |
Notre référentiel d'alliages standards en compte dix-neuf, du 9 carats au palladium 999. Les recettes comptent autant que les titres : l'or blanc 18 carats est un alliage or-palladium-cuivre-zinc sans nickel, l'or rouge un 75/25 or-cuivre sans argent, l'or gris palladié titre 13 % de palladium. Ces différences pèsent directement sur le débit du compte poids, sur le rhodiage et sur les déclarations d'allergènes.
Vérifiez ensuite la valorisation : cours par métal, stock matière au poids fin, prix moyen pondéré par compte fournisseur. Un ERP qui valorise vos lingots à un prix d'achat figé ne vous servira à rien à l'inventaire.
Critère 7 : les étapes réelles, pas des statuts génériques
« En cours / Terminé » ne pilote pas un atelier. Une chaîne de haute joaillerie ressemble plutôt à ceci : CAO, impression 3D, fonte, réception de fonte, bijouterie, préparation du sertissage, sertissage, polissage, rhodiage, contrôle qualité, expédition. Trois exigences que les outils génériques ne couvrent pas :
- Toutes les étapes ne sont pas visibles par la marque. L'impression 3D, la réception de fonte ou la préparation du sertissage sont internes à l'atelier ; la marque, elle, doit voir « Conception », « Fonderie », « Fabrication », « Finition », « Contrôle », « Expédition ». Le logiciel doit porter ce double vocabulaire, pas forcer l'atelier à exposer son organisation.
- Une pièce sort et revient. Sertisseur, polisseur, graveur : le sous-traitant de deuxième rang a lui aussi son compte poids et son registre. Le suivi de production en joaillerie doit tracer ces allers-retours au poids, pas seulement au statut.
- Les pièces ratées doivent être tracées : cause, poids, circuit de récupération. Une refonte pour erreur du fondeur et une refonte pour erreur de conception n'ont ni le même coût ni la même écriture.
Critère 8 : la clôture et le seuil d'écart
Un compte poids se prouve, il ne se constate pas. La discipline standard est un rapprochement périodique — souvent bimensuel — entre trois sources : relevé réel du dépositaire, inventaire physique de l'atelier, métal en transit chez les partenaires. La somme doit égaler le total des comptes clients augmenté du compte propre de l'atelier.
Demandez à l'éditeur : quel écart déclenche une investigation ? Dans les ateliers rigoureux, la règle est un écart supérieur à 1 gramme, investigué et documenté avant la clôture suivante. Sans notion de seuil, de rapprochement ni de métal en transit, le logiciel ne vous aidera pas. Les causes d'écart, elles, se répètent : retour de fonte non saisi, tige envoyée sans trace, composant reçu sans pesée, poids de pierres non soustrait, pièce ratée non tracée. Un bon outil rend ces cinq omissions difficiles.
Vérifiez au passage les tiges d'alimentation : les coefficients de crédit diffèrent selon le circuit de reprise et l'état de la tige. Une tige brute peut être reprise à l'identique ; une tige retouchée part en vieil or avec un coefficient sensiblement inférieur, parfois assorti de frais d'affinage au gramme. Ces coefficients sont contractuels : configurables partenaire par partenaire, jamais déduits du titre théorique.
Critère 9 : ce que voit la marque, ce que voit l'atelier
Une plateforme partagée entre une marque et son fabricant pose une question que les ERP mono-entreprise n'ont jamais eu à traiter : la cloison. Un atelier travaille pour plusieurs marques concurrentes ; aucune ne doit voir les autres clients de l'atelier, ni ses coûts, ni ses marges. Symétriquement, certains collaborateurs ne doivent pas voir les prix.
Ce cloisonnement doit s'appliquer côté serveur, sur la donnée elle-même, pas par un masquage d'interface. La question à poser, vérifiable sur-le-champ : « si j'ouvre les outils de développement de mon navigateur, est-ce que je vois les prix qui me sont cachés ? »
Critère 10 : votre fabricant doit-il payer pour travailler avec vous ?
C'est le critère qui décide de l'adoption réelle, et presque personne ne le pose. Si votre atelier doit souscrire un abonnement, acheter des licences et se former pour recevoir vos commandes, il continuera par e-mail — et vous aurez payé un logiciel pour ressaisir à la main ce qu'il vous envoie.
Trois questions : combien coûte un utilisateur externe ? Le fabricant a-t-il un accès autonome ou un simple portail en lecture ? Peut-il tenir son compte poids et son livre de police dans l'outil, ou seulement consulter les vôtres ?
Chez Liink, le parti pris est explicite : le plan d'entrée côté marque est à 99 € par mois, et le premier palier côté fabricant est gratuit — un atelier peut recevoir et suivre les commandes d'une marque sans payer ni s'engager. Voir le détail des paliers marque et fabricant sur la page tarifs.
Les trois familles d'outils, et à qui chacune convient
Le marché n'est pas un continuum : ce sont trois catégories de produits, conçues pour trois métiers.
| Famille | Conçue pour | Angle mort principal |
|---|---|---|
| ERP de boutique / caisse HBJO | Le détaillant | La production et le métal confié |
| ERP manufacturing généraliste | L'industrie | Le registre légal et la propriété du métal |
| Plateforme de coordination | La relation marque-atelier | Le point de vente et l'encaissement |
L'ERP de boutique, ou logiciel de caisse HBJO. Vente au comptoir, stock de bijoux finis, réparations, SAV, fidélité, encaissement, souvent rachat d'or. Certains tiennent d'ailleurs un livre de police correct, parce que le rachat à un particulier l'impose. C'est le bon choix si votre activité est d'abord la vente au détail : une ou plusieurs boutiques, un atelier de réparation, peu ou pas de production sous-traitée. N'allez pas chercher un outil de production : vous paieriez des fonctions que vous n'ouvririez jamais et vous perdriez la caisse, qui est votre cœur de métier. En revanche, cette famille ne tient pas de compte poids par marque cliente, ne modélise pas de forfait de perte à la livraison et ne suit pas une pièce à travers cinq intervenants.
L'ERP manufacturing généraliste. Nomenclatures, gammes, ordres de fabrication, planification, calcul de coûts. Techniquement solide, et parfois le bon choix si vous fabriquez en interne, en série, avec du métal que vous achetez et possédez. Son angle mort est structurel : dans son modèle de données, la matière première appartient à l'usine. Le métal confié, le compte poids, la double inscription en miroir, le débit en poids fin avec forfait : rien de tout cela n'existe, et aucun ERP généraliste ne tient de livre de police au sens de l'article L. 834-6. Vous ajouterez donc du développement spécifique, puis vous le maintiendrez.
La plateforme de coordination marque-fabricant. Elle part de l'inverse : le métal appartient au client, la production est distribuée entre plusieurs ateliers, et chaque mouvement physique de matière précieuse est une écriture légale. C'est le bon choix si vous êtes une marque qui sous-traite ou un atelier façonnier travaillant pour plusieurs marques ; ce n'est pas le bon choix si vous cherchez d'abord une caisse.
Beaucoup d'acteurs ont besoin des deux : une caisse pour la boutique, une plateforme pour la production. Réponse acceptable, à condition de la décider plutôt que d'attendre d'un produit unique qu'il fasse les deux mal.
Conclusion : les dix questions à poser en démonstration
Un logiciel de bijouterie ne se choisit pas sur une grille de scoring générique, mais sur sa capacité à tenir le gramme et sa trace légale. Reprenez les dix critères sous forme de questions fermées — les réponses évasives sont des réponses.
- Montrez-moi un compte poids en poids fin, par métal et par partenaire.
- Que débitez-vous à la livraison d'une pièce en or gris palladié ?
- Si je règle le forfait de perte à 0 %, que débitez-vous ?
- Sur quel article du Code de commerce repose votre livre de police ?
- Comment corrige-t-on une écriture erronée du registre ?
- Montrez-moi un bon de confié et son écriture miroir chez le fabricant.
- Que se passe-t-il au livre quand j'envoie un arbre de cires au fondeur ?
- Comment soustrayez-vous le poids des pierres au retour du sertisseur ?
- Quel écart de rapprochement déclenche une alerte ?
- Combien mon fabricant doit-il payer pour recevoir mes commandes ?
Identifiez d'abord votre famille d'outil : si vous vendez, prenez une caisse ; si vous fabriquez en interne ce que vous possédez, un ERP manufacturing peut suffire ; si votre métal circule entre une marque et des ateliers, il vous faut un outil construit pour cela. Mieux vaut le vérifier maintenant qu'après dix-huit mois de déploiement.